Qui est Jules Durand ?

Héros et martyr du mouvement ouvrier

" Le syndicaliste autodidacte

Jules Durand est avant tout un gamin du port, ayant vécu dans un modeste appartement sur le quai de Saône. Son père, Gustave, travaillait comme journalier sur le port. Jules recevra une formation de sellier-bourrelier, métier qu'il exercera jusqu'à son licenciement des Docks et Entrepôts en 1908 suite à ses premières activités syndicales. Il a alors 28 ans.

La loi du 21 mars 1884, dite Waldeck Rousseau, a pourtant légalisé les syndicats mais dans les entreprises du début du siècle la vie de syndicaliste reste une activité à haut risque. En effet, le Code pénal réprime sévèrement les « atteintes à la liberté du travail » et il est fréquent à cette époque de voir des syndicalistes traînés en correctionnelle et incarcérés pour ce délit.

En dépit de ces risques qu'il connaît, Jules Durand a fait très tôt le choix de l'engagement syndical. Il adhère à l'âge de 22 ans au syndicat des ouvriers des Docks et Entrepôts, affilié à la CGT. Par cette adhésion, il découvre les analyses, les revendications, les moyens d'action de la Confédération générale du travail, organisation syndicale révolutionnaire qui, bien que très jeune (elle a été créée en 1895), connaît un fort développement en France et particulièrement au Havre.

Parallèlement, Jules Durand fréquente la Bourse du travail du Havre où il suit les cours de l'Université populaire. Comme dans de nombreuses villes en France, sous l'impulsion de Fernand Pelloutier, des cours du soir y sont dispensés par des intellectuels dévoués à l'émancipation des travailleurs. Jules Durand va y découvrir les écrits révolutionnaires très en vogue en ce début du XXe siècle, de Blanqui à Proudhon, de Vallès à Karl Marx. Peu à peu, c'est par ces découvertes et ces contacts que Jules Durand va se construire et s'affirmer comme syndicaliste révolutionnaire.

Le docker-charbonnier, buveur d'eau

Dans l'engagement syndical de Jules Durand, la lutte contre le fléau de l'alcoolisme tient une place essentielle. En cela, il adhère pleinement aux priorités que s'est fixée la jeune confédération syndicale CGT à savoir la lutte contre les trois fléaux que sont « l'alcoolisme, le service militaire et la famille nombreuse ». Devenu abstinent, il milite au sein de la Fédération ouvrière antialcoolique et donne même des conférences sur les méfaits de l'alcool. « J'ai connu Durand propagandiste ardent et syndicaliste convaincu. Je me souviens d'avoir assisté au Havre à des conférences faites par Durand sur l'alcoolisme. Car Durand est de ceux qui proclament avec raison que l'alcoolisme est le pire danger de la classe ouvrière. Il était de ceux qui pensent que l'ouvrier, pour être digne et fort, doit être avant tout un homme sobre». Ainsi s'exprime dans l'hebdomadaire socialiste « l'Ami du Peuple » Jean Varenne, conseiller municipal de Paris, connu pour avoir obtenu en 1904 l'interdiction de la vente d'absinthe à Paris.


Un humaniste, confiant dans la justice de son pays

En cette année 1910, tous les citoyens français ont encore en tête l'affaire Dreyfus, au terme de laquelle la Justice a finalement retrouvé le chemin de la vérité, où la Cour de cassation en 1906 a innocenté le capitaine revenu du bagne et restauré son honneur. Jules Durand sait donc, de par sa formation et son entourage, que la mobilisation citoyenne peut aboutir devant les tribunaux.

Dans ses lettres, pour la plupart publiées dans les colonnes de l'Humanité, il ne cesse de s'accrocher à l'espoir d'une issue favorable. Même si le contrôle de la censure pénitentiaire doit nous amener à relativiser la spontanéité des propos du syndicaliste, il n'en reste pas moins le sentiment que Durand puise sa force de résistance dans cet espoir : la justice va triompher. Ainsi, dés la première lettre écrite en prison à sa compagne, il fait preuve d'un optimisme impressionnant : « Soyez certains que ma détention n'est qu'une question de jours et que je sortirai la tête haute ». Pourtant son expérience de syndicaliste lui a appris à quel point la justice de l'époque peut se montrer très répressive à l'égard des syndicalistes et utiliser fréquemment la détention provisoire comme une « arme anti grève ».

.../...

Ainsi, le justiciable Jules Durand cumulait tous les défauts ! C'est en ces termes ironiques que Christiane Taubira, forte de son expérience de ministre de la Justice, esquissera la personnalité de cet homme : « D'abord il est d'origine sociale modeste, et au lieu de rester à sa place, il s'élève en s'instruisant et en se cultivant. Et au lieu d'utiliser ce nouveau bagage intellectuel, idéologique, culturel au service de sa carrière personnelle, il s'en sert comme levier pour des combats collectifs »

Calme, instruit, buveur d'eau, raisonnable et écouté, Jules Durand apparaît comme un leader syndical charismatique. A ce titre, les possédants « de la Côte » ont vite repéré qu'il pouvait être dangereux pour leurs intérêts. En cela, il deviendra l'homme à abattre "(.../...)

( extrait de "l'affaire Jules Durand" Michalon éditions) .


Chronologie de l'affaire Durand

1910-1918

Charbonniers du port du Havre

Maître René Coty, avocat de Durand

Palais de justice de Rouen

Jules Durand à sa sortie de prison

Tombe de Durand érigée en 1926

9 septembre 1910 : Une rixe éclate sur le port du Havre entre trois ouvriers charbonniers, en grève depuis trois semaines, et Louis Dongé, contremaître non gréviste, lequel décède le lendemain des suites de ces violences commises en état d'ivresse.


11 septembre 1910 : Arrestation, à son domicile, de Jules Durand (30 ans), secrétaire du syndicat des charbonniers, ainsi que des frères Boyer, œuvrant à ses côtés à la tête de ce jeune syndicat, fort de 400 adhérents. Les trois syndicalistes sont inculpés de complicité morale d'assassinat et incarcérés avec les autres à la maison d'arrêt du Havre.

de Septembre à Novembre 1910 :

  • Charles Vernys, juge d'instruction, mène en moins de deux mois son instruction criminelle.
  • Maître René Coty (28 ans) défend Jules Durand, nommément désigné par une dizaine de charbonniers, non grévistes, comme étant le commanditaire du meurtre.
  • La presse locale se déchaine contre « les chasseurs de renards*» (* non-grévistes) tandis que le commissaire Henry, chef de la sûreté, rédige un rapport à décharge.
  • Jules Durand et les six autres accusés sont renvoyés devant la cour d'assises de Rouen, pour assassinat et complicité d'assassinat.

25 novembre 1910 : Condamnation à mort de Jules Durand par la cour d'assises de Seine Inférieure. Sur les sept accusés, 3 sont acquittés, Jules Durand est le seul condamné à la peine capitale, les trois autres charbonniers écopent de 8 à 15 ans de travaux forcés.

Nov-Décembre 1910 : Campagnes de presse (Jaurès, Anatole France...) et pourvoi en cassation. Vaste mobilisation syndicale à l'initiative de la CGT, pétition de 200 parlementaires en faveur de la grâce, emmenés par le député Paul Meunier. La Ligue des droits de l'Homme milite pour la révision du procès ainsi que le Comité de soutien créé au Havre.

31 décembre 1910 : Armand Fallières, Président de la République, signe un décret de grâce partielle, commuant la peine de mort en sept ans de réclusion criminelle.

16 février 1911 : Jules Durand sort libre, mais psychiquement diminué, de la prison "Bonne Nouvelle" de Rouen. C'est le résultat d'une nouvelle demande de grâce déposée du fait de sa santé mentale préoccupante. Retour triomphal au Havre.

5 avril 1911 : Nouvelles crises et internement de Jules Durand en asile psychiatrique à Sotteville-les-Rouen. Il y restera quinze ans, jusqu'à sa mort.

9 août 1912 : Au terme d'une contre enquête révélant la machination mise en œuvre par des cadres de la Compagnie Générale Transatlantique, la Cour de cassation casse l'arrêt de condamnation à mort, renvoyant le sort de Jules Durand à un nouveau procès...Mais, ce procès est rendu impossible du fait de la maladie mentale de l'accusé, constatée par les experts.

19 Juillet 1917 : Les députés adoptent une loi (de circonstance) autorisant désormais la Cour de cassation à statuer au fond sans renvoi, en cas de démence de l'accusé (projet de loi déposé par Jules Siegfried, député du Havre).

15 juin 1918 : La Cour de cassation reconnait définitivement l'innocence de Jules Durand, condamné sur la base de faux témoignages. Aucune poursuite pénale n'est engagée à l'encontre des ouvriers et cadres de la Compagnie Générale Transatlantique, auteur des faux témoignages.

20 février 1926 : Décès de Jules Durand, à l'asile de Sotteville les Rouen....parmi les indigents.


                                                                                       Affiche pour la libération de Jules Durand

Tous les bons ingrédients d'un scénario de film, d'un synopsis de bande dessinée...

LA SECONDE AFFAIRE DREYFUS ... EN DIX CITATIONS

  • « Jules Durand gênait car c'était un homme intègre, un pur, un apôtre et je n'ai pas l'habitude de galvauder mes mots »

René Coty, avocat de Jules Durand, 1918

  • « La condamnation de Durand est un crime. La protestation est alors un devoir. Prolétaires, sauver Durand, c'est vous sauver vous-mêmes... »

Anatole France, écrivain, 1911

  • « L'affaire Durand est un des cas les plus violents de la justice de classe que l'on puisse imaginer. »

Jean Jaurès, député, rédacteur en chef de l'Humanité, 1911

  • « L'affaire Durand est la nouvelle affaire Dreyfus. »

Francis de Pressensé, Président de la Ligue des Droits de l'Homme, 1911

- « Il ne faut pas qu'on dise de ce pays qu'il y a deux justices, une justice pour l'Affaire Dreyfus, une justice pour l'Affaire Durand. Le capitaine Dreyfus, condamné à la déportation par la justice militaire, a obtenu la réhabilitation la plus éclatante qu'il pouvait souhaiter ; il a été réhabilité par un arrêt des chambres réunies et par un vote du parlement (...) Et l'autre, dont je plaide la cause, le petit ouvrier charbonnier est là qui attend, dans un cabanon de fous, la fin de l'épouvantable drame qui a ruiné sa vie ».

Paul Meunier, avocat / Chambre des députés, 1911

" On ne fait pas tuer un de ses semblables dans le syndicat ; on a par habitude de s'aimer tous. Dongé était un homme qui avait le droit d'avoir des idées, nous avions bien les nôtres. C'est l'alcool qui est simplement la cause de tout cela, mais pas Jules Durand. »

Corneille Geeroms, secrétaire de l'union locale CGT du Havre, 1910


carte postale adressée en trés grand nombre à l'Elysée
carte postale adressée en trés grand nombre à l'Elysée

« Or, ton histoire, Durand, qui fut vivante recommence à vivre tous les jours, à toutes les heures, à travers le monde, sous de nouveaux costumes, dans d'autres villes, avec de nouveaux visages... »

Armand Salacrou, écrivain, auteur de « Boulevard Durand" 1961

« Ce n'est pas d'une erreur judiciaire que Jules Durand a été victime, il y a un peu plus d'un siècle, mais d'un crime judiciaire.

Henri Leclerc, avocat, président d'honneur de la LDH, 2018

« L'affaire Jules Durand : un drame et un gâchis humain, une histoire havraise, une histoire, aussi, qui nous dit bien des choses sur la France de 1910, et dont on peut tirer des enseignements pour la France d'aujourd'hui. »

Edouard Philippe, Premier ministre, ex-Maire du Havre, 2013

« Ce n'est donc pas une conspiration d'État mais incontestablement c'est une collusion de classe. Comment l'appeler autrement lorsque c'est une institution d'État qui se charge de sanctionner de la façon la plus sévère et la plus définitive, un syndicaliste. »

Christiane Taubira, ex-Garde des Sceaux-Ministre de la Justice, 2017

"Germinal sur mer"

Les dockers-charbonniers du port du Havre en 1910

"Fin de journée" de Raoul Dufy 1901 Musée du Havre. Toile peinte au Havre, représentant le quai au charbon au début du XXe siècle.
"Fin de journée" de Raoul Dufy 1901 Musée du Havre. Toile peinte au Havre, représentant le quai au charbon au début du XXe siècle.

" Si Zola n'avait pas choisi, quelques 25 ans auparavant, de partir en observateur à Anzin et dans le bassin minier du Nord Pas de Calais pour écrire son roman "Germinal", il aurait pu venir sur les quais du Havre et découvrir les conditions de vie comparables des charbonniers, population ouvrière usée par un travail physique harassant, constituant une corporation très touchée par la précarité, l'alcoolisme et la violence."


( extrait de "l'affaire Jules Durand" Michalon éditions) .




Photos du Havre du début du XXe siècle

1. Le Tancarville / 2. Les congressistes de l'Union des syndicats / 3. Le quai au charbon / 4. Le Cercle Franklin / 5. Affiche du lock-out patronal / 6. Charbonniers du Havre / 7. L'agent Ducrot, patron de la Transat / 8. Le tribunal du Havre / 9. Déchargement sur le port / 10. Une grue Caillard / 11. Plan du port du Havre / 12. Hôtel de ville du Havre   

Les deux télégrammes

révélateurs de la justice de classe


Comment la justice va appréhender cette rixe mortelle ?

Dans cette affaire, un contremaître alcoolisé est retrouvé blessé sur un quai suite à des violences commises par plusieurs grévistes, également ivres et non armés. Le lendemain, la victime meurt à l'hôpital.

Dés l'origine, alors que l'enquête ne fait que commencer, on constate que la justice de classe est en marche...

Ainsi, le Procureur général retient en 24h la qualification la plus haute, celle de l'assassinat, telle que lui soufflent les dirigeants de la Transat, et stigmatise le syndicat du crime.

Aucune place pour le doute...

"Ils voulaient faire de Durand un exemple, la justice en a fait un martyr".

(extrait de l'Affaire Jules Durand / Michalon Editions)


Un témoin à décharge plutôt atypique !

Le Commissaire de police Henry

Pour vous rendre compte de l'audace et de la lucidité de ce policier, lisez son rapport adressé au Maire du Havre !

" Cas unique dans l'histoire des erreurs judiciaires, c'est ici le policier qui supplante le juge dans la manifestation de la vérité, c'est l'enquêteur de terrain qui a raison et les magistrats qui se trompent.

Force est de constater en effet que dans cette affaire, la police du Havre a été la seule institution qui se soit montrée particulièrement lucide sur la faiblesse des éléments de preuve réunis contre Jules Durand. Et il faut rendre hommage à cette clairvoyance incarnée par le commissaire de police Henry qui occupe les fonctions de chef de la Sûreté du Havre au moment où éclate l'affaire Dongé.

Albert-Eugène Henry est un policier aussi discret que courageux, il a l'étoffe d'un héros. Tous les habitués des prétoires le savent bien, avoir comme témoin à décharge un commissaire de police, c'est un boulevard pour la défense ! (...)

  • extraits du livre 'L'affaire Jules Durand" Editions Michalon


Les lettres de prison

Sensibilité et détermination

Les procès-verbaux d'audition de Jules Durand ayant disparu, ses lettres de prison sont les seuls témoignages directs du syndicaliste sur son périple judiciaire. Elles sont d'autant plus précieuses que l'auteur de ces lettres perdra la raison dans le quartier des condamnés à mort.

Ces lettres de prison ont été lues le 18 juin 2018 à la Cour de cassation à l'occasion du centenaire de sa réhabilitation, par Philippe Lebourg, syndicaliste et président du Conseil de prud'hommes du Havre. (cf. vidéo ci-jointe)

ÉXTRAITS DES LETTRES ADRESSÉES À SES PARENTS ET À JULIA, SA COMPAGNE

(publiées pour la plupart dans le journal de Jaurès "L'Humanité") .


14 septembre 1910.

« Ma chère Julia,

Ne te fais pas de chagrin, tout le monde connaît ma conduite, comme toi tu as pu longtemps la juger. Te dire la principale chose en ce moment est de consoler le père et la mère car je suis persuadé qu'ils doivent être dans un profond chagrin. Eh bien, ce n'est pas la peine, car soyez certains que ma détention n'est qu'une question de jours et que je ressortirai la tête haute. S'il te plaît, n'oublie pas mes chers pigeons. (...) Ton Jules. »

15 septembre 1910.

« Mes très chers parents,

J'espère que vous êtes toujours en bonne santé ; quant à moi, ma santé est bonne. J'ai été appelé à l'instruction hier et je me suis trouvé avec Maître René Coty, mon avocat. J'ai donné toutes les explications nécessaires, explications qui ne sont que la réalité et qui démontreront j'en suis certain mon innocence (...)  Jules. »

16 novembre 1910. Maison d'arrêt de Rouen

« (...) Mes accusateurs viennent de me faire conduire les menottes aux mains mais qu'ils prennent garde car la cour d'assises s'apercevra bien que ce n'est que mensonges et que tout n'est que parti pris contre le syndicat. (...) »

17 novembre 1910.

« (...) Heureux aussi, je vais pouvoir enfin démontrer que toute notre affaire ressort d'un parti pris contre les doctrines syndicalistes. Ca, je peux dire à haute voix ce que j'ai toujours dit aux ouvriers : soyez unis, soyez des frères, car vos souffrances morales et physiques devraient vous démontrer que ce n'est que la faute de ne pas savoir vous entendre. Ecartez-vous des joutes et vous serez des bons camarades que lorsque vous ne serez plus plongés dans cet alcool qui non seulement vous abrutit, malheureux, mais aussi ceux qui vous sont si chers : vos femmes et vos enfants. »

27 novembre. Quartier des condamnés à mort à la Maison d'arrêt de Rouen

« Chère Julia,

(...) Enfin, quels sort me réservent-t-ils ? Je ne faiblirai pas parce que ce que l'on me reproche est une infamie si grotesque que je me demande comment elle peut être acceptée par le monde. Me prend-on pour un assassin, que l'on me condamne à mort ? Que l'on me regarde avant tout que je suis un homme digne d'être aimé, je suis heureux quand je pense que vous ne laisserez pas pareille chose se faire ; en tout cas, haut les cœurs et ne vous abattez pas. Du courage !

Tant qu'à monsieur le président des Assises, j'ai remarqué chez lui une intégrité d'homme, mais ce n'est pas lui qui juge, il ne voit pas ces mensonges, le chef de la sûreté le dit lui-même. Enfin, pourquoi veut-on ma mort ? Est-ce que je ne suis pas un homme loyal ? Oui !

28 novembre. Quartier des condamnés à mort à la Maison d'arrêt de Rouen

« Chers parents,

Après un abattement de quelques jours, la force me revient car l'innocence est en moi.

Mes accusateurs ont triomphé mais mon avocat Coty tient dans ses mains et a à sa disposition tout ce qui peut démontrer que je suis victime de fausses accusations. J'ai dans moi la preuve... J'ai certainement espoir de voir venir à ma place les menteurs de profession et la justice n'a pas le droit de me condamner ; je le crie à haute voix : c'est une erreur (...)  Ce n'est pas du parti pris qu'il faut dans un jury, c'est une conscience (...)

lettre au Président de la République du 25 janvier 1911
lettre au Président de la République du 25 janvier 1911

LA TRAGIQUE MEPRISE DU JURY    

A l'unanimité les jurés reconnaissent l'erreur commise...Ils précisent qu'ils s'attendaient, pour Durand, à une condamnation à 15 ans de bagne maximum ! 

25 novembre 1910 Palais de justice de Rouen

" Dans la salle d'audience surchauffée, c'est la stupeur également parmi les jurés qui n'ont pas compris la portée de leur verdict. Dans le plus grand secret de la chambre des délibérés, ils on longuement discuté mais étaient livrés à eux-mêmes sans connaissance en matière pénale et sans pouvoir communiquer avec personne. Ils n'avaient pas songé que leur verdict menait un homme à l'échafaud.

Immédiatement après que la Cour ait prononcé la peine de mort pour Jules Durand, les jurés réagissent unanimement et le premier juré, le Docteur Lallemand, intervient auprès du président Mourral pour lui faire part de cette incompréhension.

En retenant l'absence de circonstances atténuantes pour le seul Durand, le jury n'a pas envisagé que c'était un verdict de mort. Or, en accordant les circonstances atténuantes aux trois autres, accusés d'assassinat, la peine de mort était écartée au profit d'une peine de travaux forcés. 

La méprise du jury est totale et sa révélation immédiate. Mais le président Mourral, qui achève alors son premier procès d'assises, n'a manifestement pas l'intention de revenir sur le verdict."

  • extraits du livre 'L'affaire Jules Durand" Editions Michalon

Les 12 jurés signent alors collectivement la lettre ci-jointe adressée au Président de la République  (archives nat.)

La folie de Durand

Folie soudaine, folie mystérieuse, folie destructrice mais aussi folie troublante pour l'entourage, pour tous les défenseurs de la cause. Henri Leclerc a remarquablement démontré que cette folie du héros constituait l'une des clés de l'amnésie collective. En effet, selon l'avocat pénaliste, président d'honneur des Amis de Jules Durand, la classe ouvrière ne pouvait pas, du fait de sa démence, conserver Jules Durand au Panthéon des héros du prolétariat. Comment garder un aliéné comme référence du mouvement ouvrier ? Devenu fou, le syndicaliste était condamné à rester un martyr. 

Asile des Quatre Mares où Jules Durand sera interné 15 ans !

D'où vient cette folie ?

" Pour le psychiatre Alain Gouiffes [1], l'hypothèse la plus probable est une psychose réactionnelle au verdict de condamnation à mort et au choc carcéral. Selon cet expert, cette psychose post traumatique correspond aux tableaux cliniques dont la connaissance s'est développée aux Etats-Unis chez certains anciens combattants de la guerre du Vietnam. La particularité du cas Durand est que l'épisode aigu ou suraigu est devenu chronique malgré son retour dans un environnement familial sécurisant.

Le tableau clinique est décrit de façon similaire par le Docteur Avenel [2] qui pointe également les deux facteurs favorisant le basculement de Durand dans la folie, à savoir l'extrême violence du verdict et les conditions de son incarcération. Il rappelle le port obligatoire de la cagoule pour les promenades et la soumission à la camisole de force, depuis la transe convulsive dont Durand fut saisi après le verdict de la cour d'assises." (...)


" La folie, fruit de l'acharnement judiciaire

En dépit de la disparition du dossier médical de Jules Durand, les sources sont suffisamment nombreuses pour établir que ce justiciable eut à supporter un traitement particulièrement pénible au cours de sa détention, et plus particulièrement dans le quartier des condamnés à mort de la prison de Rouen. Fers aux mains et aux pieds, cagoule pour les promenades, camisole de force. Sur le plan psychologique, on connaît les dégâts que peuvent produire sur un être humain normalement constitué, l'isolement, l'humiliation, le sentiment d'abandon.

Si Jules Durand échappa à la guillotine, il perdit la raison à l'âge de 31 ans du fait de son incarcération et ne retrouva jamais son équilibre psychique et sa dignité d'homme libre, lavé de tous soupçons. (...)

La folie de Durand reste un mystère alors que rien ne le prédisposait à cette issue. Un mystère alimenté par l'étrange disparition des dossiers médicaux de l'asile de Sotteville comme de l'hôpital de Sainte Anne, à Paris, où Jules Durand séjourna en 1911-1912. On ne retrouvera pas davantage trace du rapport d'expertise des psychiatres parisiens.

Le Docteur Alain Gouiffes, psychiatre de service public, qui s'est récemment penché sur le cas Durand confirme ce mystérieux effacement : « Il n'existe aucun document clinique, aucun dossier d'hospitalisation sur ce malade numéro 10.358, aucune pièce médicale, aucune trace de l'expertise demandée par la Cour de cassation et réalisée pendant presque un an à l'Hôpital Saint Anne à Paris par les plus grands experts nationaux, Magnan, Dupré et Vallon, ni archives, ni traces sur son état de santé ». (...)

En tout état de cause, la condamnation à mort par une Cour dont on attendait un verdict de vérité, l'angoisse quotidienne de la décapitation, l'isolement carcéral et les traitements inhumains et dégradants infligés par l'administration pénitentiaire aux condamnés à mort constituent à l'évidence un terrain propice à une décompensation psychique.

Aucun esprit rationnel ne peut admettre que la maladie mentale puisse surgir « ex nihilo » chez un individu de 30 ans, travailleur, ne consommant ni alcool ni drogues. Dans une thèse de psychiatrie datant de 1981, le Docteur Avenel va tenter, à partir du peu d'éléments disponibles, d'explorer cette folie venue de nulle part. Il rappelle que le premier réflexe du médecin, mais de tout observateur, est d'en chercher les causes en interrogeant de préférence l'hérédité ou la chose vécue, la petite enfance ou l'âge adulte. Sur Jules Durand que sait-on ? Peu de choses. On sait juste qu'il est fils unique, élevé dans une famille attentionnée et aimante, qu'il a souffert étant jeune d'un rhumatisme articulaire aigu (RAA), qu'il a été exempté du service militaire, qu'il n'y avait a priori aucun facteur héréditaire (...)

extrait du livre "L'Affaire Jules Durand" Michalon Editions


[1] Alain Gouiffes, in Jules Durand, un crime social et judiciaire, 2015, L'Harmattan

[2] Jean Pierre Avenel, Vie et folie de Jules Durand, mémoire de psychiatrie, 1981

Les principaux intervenants de l'affaire Jules Durand

Index biographique pour mieux vous y retrouver entre Clémenceau, Jaurés, Briand, Coty, Anatole France...

Les personnalités :

  • Alain (1868-1951) : (Emile-Auguste Chartier dit) Philosophe et essayiste. Auteur de chroniques régulières, au début du siècle, dans « La dépêche de Rouen » puis dans « la Nouvelle revue française ».
  • Aristide Briand (1862-1932) : Avocat et journaliste, il fut secrétaire général du parti socialiste français. Député, il contribua à faire adopter la loi de séparation des Eglises et de l'Etat (1905). Il fut onze fois président du Conseil, et notamment pendant l'affaire Durand. Après la Grande Guerre, il se distingue en soutenant les travaux de la Société Des Nations (SDN) et reçoit le prix Nobel de la Paix en 1926.
  • Georges Clemenceau (1841-1929) : Médecin avant d'être homme politique. Plusieurs fois député ou sénateur, il publia le « J'accuse » de Zola dans le journal « L'Aurore » en 1898. À partir de 1906, il est Ministre de l'intérieur et organise la répression contre les grèves, ce qui lui attire l'hostilité des socialistes. En novembre 1917, il est appelé par Poincaré à la tête du gouvernement. Après la victoire, il prend part aux négociations du traité de Versailles.
  • René Coty (1882-1962) : Avocat havrais, il sera le défenseur de Jules Durand aux assises. Après cet échec, il privilégiera sa carrière politique, sera plusieurs fois élu député ou sénateur, nommé ministre, avant de devenir président de la République de 1953 à 1959.
  • Alfred Dreyfus (1859-1935) : Officier français au sein de l'état major de l'armée, il est, du fait de ses origines juives, accusé à tort d'espionnage militaire au profit des Allemands. En 1884, il est condamné par le Conseil de guerre à la dégradation et à la déportation. L'affaire Dreyfus mettant en cause l'armée française sur fond d'antisémitisme divisa profondément la société française. Innocenté en 1906 par la Cour de cassation, il sera réintégré et promu au sein de l'armée.
  • Stanislas Ducrot (1853-1931) : Capitaine de frégate, il dirige en 1910 l'agence du Havre de la Compagnie Générale Transatlantique. Considéré comme étant à l'origine de la machination visant Durand, il n'a jamais été inquiété ni poursuivi.
  • Raoul Dufy (1877-1953) : peintre, dessinateur et graveur né au Havre. Il sera d'abord influencé par le mouvement du fauvisme puis se tournera vers le cubisme. A peint le quai au charbon du Havre au début du siècle.
  • Urbain Falaize (1879-1968) : Directeur et rédacteur en chef du « Havre-éclair », principal quotidien du Havre, fondé en 1904 avec les fonds des notables locaux. Il sera le porte parole régional des anti-dreyfusards avant de prendre une part active dans la machination contre Jules Durand.
  • Armand Fallières (1841-1931) : Homme politique, élu député de la gauche républicaine en 1876, il fut plusieurs fois ministre de 1882 à 1892 avant d'accéder à la présidence de la République (1906-1913). Il accordera la grâce partielle à Jules Durand.
  • Anatole France (1844-1924) : Ecrivain populaire ayant reçu le prix Nobel de littérature en 1921. Il s'associa à la campagne de Zola en faveur de Dreyfus et de Jaurès en faveur de Durand. Il prêta son appui au socialisme puis au communisme naissant.
  • Cornille Geeroms (1871-1949) : Ouvrier mouleur de conviction libertaire. En 1910, il est le secrétaire général de l'Union des syndicats du Havre qui compte alors 10 000 adhérents. Anarchiste, il est considéré comme le mentor de Jules Durand et témoignera en sa faveur à son procès.
  • Henry Généstal (1840-1918) : Maire du Havre de 1908 à 1914, élu sur une liste « Républicains de Gauche ».
  • Louis Gensoul (1849-1929) : En 1910, il est le procureur général près la cour d'appel de Rouen qui dirigea les poursuites dans l'affaire Durand. A été promu au grade d'officier de la Légion d'honneur en 1913.
  • André Gide (1869-1951) : Ecrivain d'origine normande, il a reçu le prix Nobel de littérature en 1947 pour l'ensemble de son œuvre. En 1912, il est juré à la cour d'assises de Rouen, expérience au terme de laquelle il écrira « Souvenirs de la cour d'assises ».
  • Albert-Eugène Henry (1872-1932) : Commissaire de police, il est en 1910 le chef de la Sûreté de la Ville du Havre. Il sera le principal témoin à décharge dans l'affaire Durand.
  • Jean Jaurès (1859-1914) : Homme politique, philosophe et historien. Il participe à l'unification des socialistes français (SFIO). Il prend la défense du capitaine Dreyfus puis dirige le journal L'Humanité qu'il a fondé en 1904. En 1910, il mène la campagne en faveur de Durand. Pacifiste acharné, il est assassiné à la veille de la Première Guerre mondiale.
  • Casimir Mourral (1855-1934) : Il est le président de la cour d'assises de Seine inférieure ayant condamné à mort Jules Durand. A été fait chevalier de la Légion d'honneur en 1922.
  • Paul Meunier (1871-1922) : avocat et journaliste, il sera élu député radical-socialiste de l'Aube de 1902 à 1919. Il est l'artisan de la campagne de réhabilitation de Durand.
  • Francis de Pressensé (1853-1914) : Journaliste et député socialiste, il est l'auteur d'un pamphlet contre les « lois scélérates ». Au moment de l'affaire Dreyfus, il est membre fondateur de la Ligue des droits de l'Homme qu'il présidera de 1903 à 1914. A ce titre, il animera la mobilisation en faveur de Durand.
  • Armand Salacrou (1899-1989) : auteur dramatique originaire du Havre. Journaliste, il est devenu un auteur reconnu, membre de l'académie Goncourt. En 1961, il fait paraître sa pièce « Boulevard Durand » qui sera jouée par plusieurs troupes de théâtre renommées.
  • Jules Siegfried (1837-1922) : Négociant en coton, il sera maire du Havre pendant 11 ans, où il créera le Cercle Franklin ainsi que l'Ecole de commerce. Elu député puis sénateur (Alliance démocratique), il deviendra Ministre du commerce de l'industrie et des colonies en 1892. Il est l'auteur d'une loi votée en 1917 pour favoriser la réhabilitation de Durand.
  • Georges Vernis (1859-1932) : Magistrat muté au Havre pour raison disciplinaire, il est le juge d'instruction de l'affaire Durand. A été promu président de chambre à Besançon et a reçu la Légion d'honneur en 1925.
  • Emile Zola (1840-1902) : D'abord journaliste, il devient écrivain, membre de l'école naturaliste. De 1871 à 1893, il fait paraître les 20 volumes de la série des Rougon-Macquart dont « Germinal », puissante évocation d'une grève des mineurs. En 1898, il prend parti en faveur de Dreyfus en rédigeant le célèbre article « J'accuse » qui fit scandale et lui valu d'être condamné à un an de prison et 3 000 francs d'amende.

Les organisations

  • La Confédération Générale du travail (CGT) : Créé en 1895, cette organisation syndicale compte 2 millions d'adhérents en 1920. Au Havre, comme dans chaque ville, les syndicats se regroupent au sein d'une Union locale et élisent son secrétaire. La CGT sera à la tête du combat en faveur du syndicaliste Durand.
  • La Compagnie Générale Transatlantique (Transat) : Compagnie de transport maritime créée en 1855 par les frères Pereire. Mondialement connue sous le nom de « French Line », elle est à l'origine de la machination fomentée contre le syndicaliste Durand, animateur de la grève des charbonniers bloquant le port du Havre.
  • La Ligue des droits de l'homme (LDH) : Association créée en 1898 à l'occasion de l'affaire Dreyfus. En 1910, elle compte près de 500 000 adhérents et s'engage en faveur de Durand. Elle demeure aujourd'hui la plus ancienne association de défense des droits de l'homme.
  • Le parti socialiste (SFIO) : Depuis 1905, les différents courants socialistes se sont unifiés dans la nouvelle Section Française de l'Internationale Ouvrière. Ce parti qui prendra toute sa part dans la mobilisation en faveur de Durand s'appuie alors sur un électorat populaire et conquiert de nombreuses municipalités.